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dimanche 17 mars 2019

¨"Le silence des rives" - Leïla Sebbar


De Leïla Sebbar, éditions Elyzad, Roman, 2018, première édition 1993.

Résumé :

Quelque part, dans le Sud de la France, un homme remonte le cours du fleuve comme on remonte le cours de sa vie. Reviennent les couleurs et les mots de "là-bas", ceux de la terre natale, sur la rive de la Méditerranée. Mais l'exil, c'est, au moment du Dernier Voyage, l'absence de ces rites immémoriaux que, dans le livre, trois sœurs mystérieuses et fatales dispensent à ceux qui sont restés au pays.
Le silence de rives est une très belle parabole sur l'exil et la mémoire.

Mon avis :

    L'homme vit sur la rive nord de la Méditerranée. Les femmes, les sœurs, sa mère sur la rive Sud. Elles sont là, dans une atmosphère à la fois étouffante et solitaire, pendant que les hommes sont partis, en exil. L'homme pense à la rive sud, à sa mère qui lui manque, à qui il a promis une présence pour les derniers jours. Mais entre les deux rives, cette étendue d'eau, cette solitude et ce silence.

    J'ai eu du mal à rentrer dans le livre. Le phrasé était comme haché, comme une litanie : "il a disparu un matin, elle ne sait pas où elle ne l'a pas revu, elle l'attend." J'ai eu du mal avec ce rythme, ces petites portions de phrases, ces nombreuses virgules entrecoupant des idées différentes dans une même phrase. Mais au fil de la lecture, ce rythme m'a emmené, non pas emporté, mais j'ai pris un rythme de lecture dans ma tête et je l'ai gardé. Ce que je dis est étrange, je lis les mots, l'histoire, mais le rythme change l'expérience de lecture à mon sens.

    Cette histoire, sans quasiment un seul nom ou prénom prononcé, a été publié en 1993 alors que l'Algérie connaissait des troubles liés à des attentats. Une époque difficile où beaucoup ont choisi de traverser la mer et venir s'installer sur la rive nord de la Méditerranée, en France. Et il y a ces absences, ces silences qui alourdissent et éloignent. L'espérance aussi de revoir ses proches.

    Ce livre est une histoire de femmes. Leïla Sebbar lui rend hommage, à celle qui patiente dans une maison qui tombe en ruine, celle qui attend son fils, patiente et capable de nourrir le temps de peu de choses. Celle qui enfante et qui accompagne, celles qui sont présentent pour la toilette funéraire, des rites de passage des plus anciens. Ces trois sœurs, très âgées, parcourant les villages et arrivant dès qu'il y a un mort pour procéder à ces rites.

    Il y a du mystique dans la lecture. Cela est en partie dû à la forme d'écriture qui défie la construction de la phrase. Une litanie, une histoire de famille. Et comment ne pas penser à l'exil : sur une autre rive, fuir la rive où les conflits perdurent, chercher une vie meilleure, ailleurs. Mais rester attacher à ceux qui restent. Les souvenirs qui affluent et les sensations qui ne disparaissent pas. 

En bref :

Une expérience littéraire qui emmène dans les secrets de famille et les rites de passage, où l'écriture nous emporte de page en page.

jeudi 28 février 2019

"Marcher sur son ombre" - Isabelle Mercat-Maheu


Merci aux éditions Le Chant des Voyelles pour leur confiance renouvelée et cette belle lecture.

D'Isabelle Mercat-Maheu, éditions Le Chant des Voyelles, Contemporain, Prison, 2018.

Résumé :

Jouer aux échecs contre soi-même est aussi paradoxal que de marcher sur son ombre, écrivait Stefan Zweig. C’est pourtant ce que Fabien s’obstine à faire dans la cellule de sa maison d’arrêt. Car les échecs effacent le temps.
Mais aujourd’hui, le jeu est fini, il doit quitter les lieux, retrouver sa vie d’avant, sa femme, sa fille, sa sœur. L’attente est longue, très longue, il a tout le temps de repenser à ce qu’il a vécu. Aux détenus qui ne supportent pas l’enfermement ou la dureté d’un gardien et qui pètent les plombs. À ceux qui rusent pour résister, grâce à l’humour ou à ce qui leur reste d’humanité.
Fabien, lui, est comme l’Étranger de Camus, il a passé ces années dans un état d’absence, une sorte d’indifférence morbide à tout ce qui l’entourait.
Mais il y a eu les visites de Hiba, sa femme. Trop belle, trop humaine, l’empêchant de sombrer dans l’étrangeté totale au monde.
Et sa fille, Elise, qu’il a préféré ne pas voir pendant toutes ces années, parce que pensait-il, ce serait trop difficile pour une petite fille de se retrouver là, dans ce parloir sinistre.
Elise, pourtant, aurait bien aimé parler à son père, lui raconter ses exploits au tennis, sa chienne, les réflexions de ses copines, celles de sa grand-mère libanaise.
Donc, Fabien attend, dans une immobilité emplie de doutes et d’appréhension : que dira-t-il à Hiba, à Elise ?
Et Elise, avance vers lui, dans le train qui la rapproche de Grenoble, pleine de vie, mais doutant de reconnaître son père : aura-t-il les cheveux blancs ?
Comment vont-ils se retrouver ?
Un roman d’une grande sensibilité. Les personnages ont une présence singulière sans que jamais Isabelle Mercat-Maheu ne force le trait.

Mon avis :


    La vie ne tient qu'à un fil. La nôtre et celle d'autrui. Nos actes ont parfois des conséquences néfastes alors même qu'on sait que nous ne devrions pas les réaliser. Fabien a purgé sa peine et patiente une dernière journée qui lui semble plus longue que ces derniers longs mois d'incarcération. Il repense à ce qui l'a conduit en prison à demi-mot, à celle qui est venu à chaque parloir aussi belle et désirable qu'il l'a toujours connu, à sa fille, loin de lui qu'il a souhaité protéger de l'ambiance sinistre de ces rencontres. Et il y a cette attente qui prend aux tripes et aux os, qui ressasse les codétenus et les privations. Il y a ce face-à-face avec soi et la réalité telle qu'elle est.

    La liberté est ce que nous avons de plus précieux. Nous nous en rendons compte lorsque nous la perdons. Sans elle, plus de famille, plus de passion, le silence et l'attente. Ce livre raconte cette attente avant de retrouver enfin la liberté. Rien n'est caché, Fabien est en prison, il a été jugé coupable et le voilà avec tout un monde à reconstruire. Sa société est gérée par son codirecteur. Sa famille est gérée par la force de son épouse. Et il y a cette petite fille qui a bien plus à dire qu'on ne le lui laisserait le dire.

    C'est une construction en face-à-face, un père et sa fille. Chacun à tour de rôle raconte l'ennui, l'impatience, une forme de colère et ce manque flagrant. Elise, malgré son jeune âge se pose beaucoup de questions sur la condition de son père. Cela rappelle une chose importante : tout peut s'expliquer à un enfant, même les événements les plus durs. Pas dans les détails, mais simplement ôter le voile de l'inconnu par une explication simple et accessible. Cela suffit à le rassurer, et s'il le souhaite, il posera d'autres questions. Il ne faut pas taire l'indicible, mais l'amener à hauteur d'enfant pour lui permettre de ne plus avoir peur de ce qu'il ne comprend pas.

    C'est une lecture qui chamboule. On a tendance à ne plus voir ceux qui purgent leur peine que par les yeux de la culpabilité. Les réflexions de Fabien sur le monde carcéral, les amitiés ou inimitiés qui peuvent se créer, l'ennui, la bibliothèque source d'évasion, mais aussi ces êtres qui dans la nuit, ne sont plus que de petits garçons pleurant leur sort. Pas tous sans doute, mais ces pleurs résonnent entre les murs.

    Isabelle Mercat-Mehau dresse le portrait d'un homme, d'une famille. L'écriture est toute en sensibilité, en patience, sans heurt. Les discours de la fille puis du père se font écho d'une absence douloureuse. J'ai apprécié cette humanité débordant des pages, ce questionnement sur soi, son identité qu'il s'agisse de la façon dont on se perçoit et dont les autres nous voient. Les faits sont là, présent à chaque page. Pourtant, c'est l'absence qui a été le plus pesant.
    Les personnages sont réunis dans les pages alors même qu'ils ne se voient pas tout le long du livre. Elise s'approche de son père à mesure que le train la rapproche de la rencontre avec celui qu'elle espère reconnaître. Fabien passe une journée de réflexion dans le silence et la solitude. C'est fort et prenant, sans suspens, mais tout en interrogation qui nous pousse dans notre lecture. Et cette mère et femme qui n'est décrite que par la vision du père et de la fille. Étrangement, cela la rend à la fois forte dans son paraître que lointaine dans ses émotions.

    Et il y a l'après, la sortie à imaginer, à construire, car il y a tout à recommencer avec l'expérience carcérale comme bagage à une nouvelle vie.

En bref :

Un livre sensible et touchant, l'attente d'un homme le jour de sa sortie de prison, les inquiétudes de sa fille de ne pas pouvoir le reconnaître. Plus les kilomètres les rapprochent et plus les souvenirs de l'un et de l'autre refont surface. Une lecture riche et brillante sur la solitude du milieu carcéral et une sortie à la fois souhaitée et redoutée.

"Les petits Soleils de chaque jour" - Ondine Khayat

Ondine Khayat

D'Ondine Khayat, édition Pocket, Roman, Contemporain, Emotions, 2016.

Résumé :

Clélie vit une retraite paisible, après avoir fait le bonheur des clients de la boulangerie Destempes pendant plus de quarante ans, en leur vendant des pains et gâteaux confectionnés avec amour. Mais à l'aube de l'été, Colline, la petite-fille de la maison, bouleversée par le divorce de ses parents, perd littéralement le goût de vivre. Touchée par la détresse de cette enfant de neuf ans, Clélie lui propose de venir passer les grandes vacances avec elle.
Elle va lui présenter ses voisins et amis de la place des Ternes, qui, chacun à sa manière, vont répondre à ses interrogations sur le sens de la vie, et l'aider à trouver sa place dans le monde. L'histoire tendre et émouvante d'une amitié entre deux générations. Un roman pour apprendre à se réjouir des petits soleils de chaque jour.

Mon avis :

    Colline a neuf ans. Elle apprend le divorce de ses parents et ne le supporte pas. Elle cesse doucement de manger, la nourriture ne lui donne pas envie, le monde qui l'entoure ne l'intéresse pas outre mesure car il souffre. Le monde souffre et Colline le ressent en elle. Alors à quoi bon ? Clélie connaît la famille depuis plusieurs années et accepte d'accueillir la petite colline chez elle pendant les vacances d'été. Elle et tous les habitants de son immeuble vont l'aider à retrouver le goût des choses.

    Je ne le dis pas de façon péjorative, mais ce livre fais un peu partie des "livres bonbons" : doux et sucré, on en attend pas moins que de passer un agréable moment entre ses pages et voir le fil des vies s'égrener doucement. Un livre sans prise de tête, oui et non. Car sous sa couverture douce et sucrée, il y a un bonbon plus fort en dessous, plus piquant et qui ressortir le goût de la lecture.
J'avais envie de partager avec vous cette vision "métaphorique" de la lecture ^^.

   Quoiqu'il en soit, cette histoire regorge de bons mots, d'accompagnement et de bon sens. J'ai découvert Ondine Khayat avec "Écoute la petite musique du clos des Anges". Je retrouve ici tout la réflexion de sa pratique de psychologue : centrées autour de colline, les personnes qui vont interagir avec elle le feront à leur manière, parfois maladroite, mais efficaces. Ce qui saute aux yeux, c'est cette façon qu'ont les personnages de vouloir aider la petite fille comme pour soigner une part d'eux-mêmes. C'est ce que j'ai ressenti en lisant cette histoire. J'ai repensé à un livre que j'ai lu il y a quelques années : "Guérir son enfant intérieur" de Moussa Nabati. Aider l'autre, c'est aider une part de soi.

    Les personnages sont attachants, même si j'ai du mal à imaginer l'existence d'un tel immeuble avec tellement de belles personnalités. Malgré ce doute, ils sont tous à leur façon complémentaires pour aider Colline. Et à la fin de l'histoire, Colline arrivera même à mettre en application certaines choses apprises auprès d'eux pour venir en aide à l'un des personnages, mais je ne vous dirais pas qui.

    Ondine Khayat arrive à faire émerger les émotions des personnages par une écriture simple et précise. Il n'y a pas besoin de grands discours pour que le message passe. Oui, une enfant de 9 ans peut se sentir aussi mal. Lui prêter des "enfantillages" seraient l'assombrir davantage dans des sentiments dont elle a du mal à s'extirper. Nous ne sommes pas égaux face à la souffrance, la perte d'un proche, un divorce. Nous nous protégeons avec nos armes, ni plus, ni moins.

En bref :


Une lecture légère en apparence, mais qui aborde des émotions et sentiments importants, même chez une enfant de neuf ans. Une écriture agréable pour un moment de lecture qui fait du bien.