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lundi 19 février 2018

"Conversations avec mon chat" - Eduardo Jauregui



D'Eduardo Jauregui, éditions Presse de la cité, 2016, Roman initiatique, Chat, Feel Good.

Résumé :

Chaque matin, Sara se réveille avec la nausée. Enceinte ? Impossible, cela fait bien trop longtemps que son mari ne l'a pas approchée. Surmenée ? Plus probable. D'ailleurs, le matin même où elle doit présenter un dossier très important au travail, elle se met à avoir des hallucinations : un drôle de chat abyssin vient frapper à sa fenêtre et lui parle. Et pas pour dire n'importe quoi ! Ce dernier lui pose des questions étonnamment sensées : est-elle vraiment heureuse ? Qu'attend-elle de la vie ? La psychatnalyse commence !

Mon avis :

    L'idée de "chat thérapeute" est déjà atypique, mais faire qu'un chat nous parle, au début, on peut penser à une aventure légère. Et pourtant ! Ceux qui ont des animaux et particulièrement ces félins comprendront aisément la relation entre Sybille et Sara. J'ai eu de la chance avec mes chats : ils ont une personnalité propre et de tous ceux que j'ai adopté, je me souviendrai à tout jamais de mon Nouche : le chat le plus merveilleux, patient et à l'écoute ! Il savait sans savoir en ressentant mes émotions que la journée s'est plus ou moins bien passée. Je lui parlais et il ronronnait, offrant sa tête ou son ventre aux caresses. La ronronthérapie existe. Les chats sont certes plus indépendants que les chiens, mais on ne peut pas douter de leur affection.

    D'origine espagnole, Sara vit en Angleterre avec Joaquin son compagnon depuis de nombreuses années. Ces derniers temps, elle se sent fatiguée, et pense même entendre un chat lui parler à sa fenêtre un matin important où elle doit présenter un projet à son travail. Cette journée ne se passera pas comme prévue, perdant son mac dans le métro, ayant un malaise au bureau et ayant la sensation que la vie lui échappe. Le chat au pelage doré revient pourtant à la charge. Celui-ci lui pose des questions très terre-à-terre qui finiront par provoquer un chamboulement dans la vie de Sara. S'en y être préparé, elle va vivre des moments compliqués : entre un compagnon qui l'a trahi, un travail où elle ne s'épanouit plus et les problèmes de la librairie de son père, Sara devra faire face. Sybille, cette chatte un peu étrange l'a adopté et va lui prodigué une attention qui la fera avancer sur son chemin.

    Coup de cœur, lecture doudou. On peut appeler cette lecture par n'importe quel surnom positif et bienveillant, elle rafle la palme d'or de la lecture apaisante qui est vraiment là pour nous faire passer un bon moment. Inutile de chercher midi à quatorze heure : avec une telle histoire, l'auteur a su jouer sur la corde sensible sans être pessimiste ni dramatique. Le ton est doux, positif et même les moments difficiles ne sont pas traités avec une lourdeur ou un pathos insupportables. 
    Les problèmes que rencontre Sara ne sont pas insurmontables, mais lorsque l'énergie manque pour faire face, il arrive qu'on s'écroule et qu'on ne trouve plus la force d'avancer. C'est une grande force de ce livre à mon sens : il ne dramatise pas plus que nécessaire les situations que va vivre Sara : elles sont présentes, oui, mais il faut en faire quelque chose.

    Le chat, une petite femelle au doux nom de Sybille va faire suivre à Sara un entraînement empli de sagesse, de bon sens et de révélation. Les paroles de l'auteur résonnent encore et ses recherches ont été nombreuses en matière de méditation ou de zen. La lecture est d'ailleurs très fluide, facile et les éléments s'emboîtent parfaitement. Pas de longueur, pas de lourdeur, je pense qu'on peut d'ailleurs relever le travail de la traductrice.
    Eduardo Jauregui connaît également bien les chats, leurs comportements, leurs habitudes. Je ne me lasse pas tout au long du livre à faire le parallèle avec mes chats. Bien entendu, chaque chat à son caractère, et nombreux seront ceux qui diront que leur chat n'est absolument pas ainsi ! Ou pas.

    Enfin, ce livre est riche en enseignement : je pourrai le comparer à un mode d'emploi sur "tomber et apprendre à se relever". Les conseils ne sont pas dénués de sens : en réfléchissant bien, on prend souvent les choses que nous avons comme acquises. La respiration, c'est banal, mais vital, c'est un automatisme du corps, mais lorsqu'on prend le temps de sentir l'inspiration et l'expiration, on respire différemment. Prendre conscience de l'instant présent. Pas celui qui est passé ni celui qui n'a pas encore eu lieu, juste le moment qui là maintenant et apprendre à l'apprécier.
    La chatthérapie est teintée d'une pointe d'humour. Les prises de conscience de Sara sont rassurantes. On ressent beaucoup d'empathie pour elle. Et on vit par procuration une part de ses apprentissages.

    Eduardo Jauregui est psychologue et on sent le message bienveillant, patient qu'il tend avec son livre : prendre le temps de redécouvrir même les choses qui sont les simples. L'être humain à tendance à concevoir les choses comme entièrement acquises. On relativise, on réfléchit, on a envie d'écouter les conseils de Sybille. J'ai aimé cette lecture pour son positivisme et son ton bien ancré dans le réel malgré le côté fantastique d'un chat qui parle. Une belle lecture qui, sous une couverture légère renferme beaucoup de sagesse.

J'ai aimé, adoré ! 💓

En bref :

Une lecture douce, rythmée par les conseils d'une chatte qui a adopté son humain. Sous couvert de légèreté, ce livre renferme une dose de bienveillance et de sagesse qui fait du bien. Un vrai coup de cœur et une belle lecture à garder à proximité.

lundi 6 juin 2016

"L'accordeur de silences" - Mia Couto




De Mia Couto, traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues éditions Métailié, 2011, Roman initiatique, drame.


Résumé :

La première fois que j’ai vu une femme j’avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j’ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C’était cette terre-là où Jésus devrait se dé-crucifier. Et point, final. Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c’en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l’horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu’il appelait vaguement “l’Autre-Côté” ». Dans la réserve de chasse isolée, au cœur d’un Mozambique dévasté par les guerres, le monde de Mwanito, l’accordeur de silences, né pour se taire, va voler en éclats avec l’arrivée d’une femme inconnue qui mettra Silvestre, le maître de ce monde désolé, en face de sa culpabilité. Mia Couto, admirateur du Brésilien Guimarães Rosa, tire de la langue du Mozambique, belle, tragique, drôle, énigmatique, tout son pouvoir de création d’un univers littéraire plein d’invention, de poésie et d’ironie.


Mon avis : 

Mwanito vit dans un lieu dépourvu de monde. Il se trouve avec son frère et son père à Jesusalem, fondé par ce dernier. Ils y vivent accompagnés du militaire Zacaria Kalash. Régulièrement, son oncle Aproximado leur rend visite et leur apporte des denrées et des affaires du monde extérieur. Le père renomme le fleuve, dicte les lois, gère le quotidien, sans livres, sans femmes, sans vie.
Mwanito grandit et n'a aucun souvenir de la vie "d'avant". Mais son frère Ntunzi se souvient de certaines choses. Progressivement, Mwanito se pose des questions sur ce dehors et les limites que le père a dressé sur leur territoire. Il est également accordeur de silences pour son père, se posant silencieusement près de lui pour que ce dernier puisse trouver un certain apaisement.
Mais un jour, Mwanito découvre une femme dans leur village. Le monde connu devient un autre.

Je découvre la plume entêtante de Mia Couto avec un livre énigmatique, riche en apprentissage, dont la poésie est si bien ajustée qu'on ne parvient pas à sortir de sa lecture. Ce huit clos est incroyablement bien écrit, et c'est ce qui m'a le plus surprise : une qualité d'écriture sans précipitation, en douceur, en émotion.
Mwanito prend la parole à la première personne dans le livre, et nous voyons le monde de ses yeux : à la fois aveugle au monde, mais conscient de ce qui l’entoure. C'est fascinant d'ailleurs de retrouver ce paradoxe, car dans son discours, on perçoit ses doutes, mais il n'a connu que ce monde, il ne sait ce qui l'a mené ici ni ce qui a pu arriver à sa mère dont son père refuse de parler.
Les personnages sont poignants. Le père, Silvestre Vitalicio est un homme que le mot folie est faible à résumer tellement la complexité de ses actes est importante. Il gère Jesusalem comme un despote, un roi fou qui érige ses propres lois et sa propre histoire.
Chaque personnage est dressé dans sa souffrance, dans ses doutes, et chacun porte une cicatrice en lui. Ces dernières, que l'on découvre progressivement vers la fin du livre, laissent un goût âpre.

Silvestre Vitalicio éloigne la réalité, si bien qu'il se construit une réalité alternative dans un monde qui serait en décomposition. Il isole autant ses proches que lui-même. Son comportement insupporte, devient grinçant, et pourtant, je ne suis pas parvenu à le détester. L'auteur en dresse un portrait si plein, si rempli d'incohérences qu'on finit par ressentir une forme de pitié. Le plus étant surtout de voir ce qu'il fait vire à ses enfants dans ce "non monde".
Le personnage le plus présent est également le plus absent : Dordalma est la maman de Ntunzi et Mwanito. Ce dernier n'en a aucun souvenir, et ceux de son frère aîné ne sont pas intacts.

L'arrivée de la femme, blanche, Marta, soulève un tumulte important : Silvestre se métamorphose et devient plus bourreau encore dans un univers qui se fragilise. Je n'ai d'ailleurs pas trouvé qu'il y avait vraiment de personnage principal. Chacun est dressé avec égalité, je n'ai pas trouvé qu'un seul manquait de substance ou de profondeur. Même les personnages plus discret comme Nonci. 

Mia Couto nous invite au voyage, à poursuivre notre lecture sans avoir l'impression de devenir voyeur de ces souffrances et incompréhension. La qualité de son écriture donne au livre une aura plus intense : je me suis laissée embarquer sans avoir envie de quitter Mwanito, mais en même temps, j'avais envie de rentrer dans le livre et lui dire "ouvre les yeux", et pourtant, il les avait bien plus ouvert que moi...

Pour finir, je parlerai de la qualité de l'édition de ce livre : la couverture, dans un ton beige clair présente ce magnifique zèbre dessiné par ses zébrures noires. La mise en page interne met élégamment en valeur les poèmes de Sophia de Mello Breyner Andersen.


En bref : 


Une lecture énigmatique permettant un voyage intérieur sur les effets d'événements forts sur nos vies. Une lecture douce, travaillée, empêchant le lecteur de refermer le livre. Une lecture qui laisse un goût d'ailleurs. Un conte, un ailleurs !