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mercredi 1 novembre 2017

"Des souris et des hommes" - John Steinbeck


De John Steinbeck, éditions Folio, 1re édition 1937, 2011, Drame, Roman, Littérature américaine, Classique. 

Résumé :
 

"Lennie serra les doigts, se cramponna aux cheveux.
Lâche-moi, cria-t-elle. Mais lâche-moi donc. Lennie était affolé. Son visage se contractait. Elle se mit à hurler et, de l'autre main, il lui couvrit la bouche et le nez.
_ Non, j' vous en prie, supplia-t-il. Oh, j' vous en prie, ne faites pas ça. George se fâcherait.
Elle se débattait vigoureusement sous ses mains...
Oh, je vous en prie, ne faites pas ça, supplia-t-il. George va dire que j'ai encore fait quelque chose de mal. Il m' laissera pas soigner les lapins. "

Mon avis : 

    J'ai lu mon premier John Steinbeck. En fermant le livre, j'ai compris ce que cela veut dire. J'ai lu mon premier Steinbeck. Je l'avais depuis quelque temps dans ma bibliothèque. Je l'ai repris après ma première lecture pour relire certains passages. Je me suis replongée et au final, l'ai relu une seconde fois. Il n'y a pas de coup de coeur. C'est au-delà, il s'agit vraiment d'une expérience littéraire et j'ai adoré la vivre ! Des avis positifs sont légions, un de plus à rajouter tellement ce livre ne laisse pas le lecteur indifférent !

    Georges Milton et Lennie Small, amis d'enfance, voyagent sur les routes. Ils ont dû quitter précipitamment la précédente ville où ils se trouvaient du fait des agissements de Lennie. Ce dernier est sous la protection de Georges. Il a une stature de colosse, mais un esprit d'enfant. Il ne comprend pas toujours les choses, et son comportement est souvent inadapté. Ils aspirent ensemble à posséder leur propre terrain, l'exploiter et y élever des lapins. Se sera Lennie qui s'occupera des lapins. Alors ils proposent leur service de ville en ville. Au ranch où ils s'arrêtent, ils auront des problèmes avec Curley, le fils du patron, et son épouse. Lennie commettra l'irréparable, laissant poindre une fin tragique.

    Il est toujours difficile de parler de style d'écriture lorsqu'il s'agit de traduction. Mais ici, je suis parfaitement entrée dedans : je ressentais bien la façon dont George et Lennie s'exprimaient. Une traduction facile à appréhender, une lecture fluide et agréable. J'ai aimé cette façon de ne pas en rajouter : les passages narratifs n'empiètent pas sur les dialogues et inversement. C'est parfaitement dosé. De plus, lorsque Georges et Lennie arrivent au ranch, la façon de parler de chacun des personnages qu'ils rencontraient, suffisait à donner de la consistance à leur personnalité. 
    La construction de l'histoire est en chapitre. À chaque début, l'auteur prend le temps de poser la scène, rendant la lecture très visuelle : il place le décor avant de laisser les personnages y interagir et vivre. Cet effet visuel donne une impression de réalisme. 

    Ce qui m'a fasciné dans l'histoire, c'est la façon dont on rentre directement dans le vif du sujet. Il n'y a pas de préambule. Une fois les premiers mots posés, la suite s'égrainent de façon facile, logique, et même poétique. Je n'ai pas retrouvé de déferlement de sentiments ou des longueurs. Le rythme était régulier, amenant le lecteur au final. 
    Au travers des dialogues, la relation humaine est mise en avant. J'ai aimé qu'il n'y ait pas de passage moralisateur sur les raisons de ci ou la façon de faire parce que cela. On y côtoie la pauvreté des uns, la richesse des autres, séparés en deux groupes distincts. Sur le côté, il y a les noirs. Un regard froid et lucide sur une réalité qui n'est pas si éloignée que cela.  


    Quant au titre, en refermant le livre, je me suis dis que oui, il suffisait de l'appeler ainsi.

En bref : 

Une expérience littéraire, un régal à la lecture dans cette Amérique profonde des années 30 dans un ranch : un regard vif et froid, une fin mettant un point final à des relations humaines fortes. À lire !! 



lundi 6 juin 2016

"L'accordeur de silences" - Mia Couto




De Mia Couto, traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues éditions Métailié, 2011, Roman initiatique, drame.


Résumé :

La première fois que j’ai vu une femme j’avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j’ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C’était cette terre-là où Jésus devrait se dé-crucifier. Et point, final. Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c’en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l’horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu’il appelait vaguement “l’Autre-Côté” ». Dans la réserve de chasse isolée, au cœur d’un Mozambique dévasté par les guerres, le monde de Mwanito, l’accordeur de silences, né pour se taire, va voler en éclats avec l’arrivée d’une femme inconnue qui mettra Silvestre, le maître de ce monde désolé, en face de sa culpabilité. Mia Couto, admirateur du Brésilien Guimarães Rosa, tire de la langue du Mozambique, belle, tragique, drôle, énigmatique, tout son pouvoir de création d’un univers littéraire plein d’invention, de poésie et d’ironie.


Mon avis : 

Mwanito vit dans un lieu dépourvu de monde. Il se trouve avec son frère et son père à Jesusalem, fondé par ce dernier. Ils y vivent accompagnés du militaire Zacaria Kalash. Régulièrement, son oncle Aproximado leur rend visite et leur apporte des denrées et des affaires du monde extérieur. Le père renomme le fleuve, dicte les lois, gère le quotidien, sans livres, sans femmes, sans vie.
Mwanito grandit et n'a aucun souvenir de la vie "d'avant". Mais son frère Ntunzi se souvient de certaines choses. Progressivement, Mwanito se pose des questions sur ce dehors et les limites que le père a dressé sur leur territoire. Il est également accordeur de silences pour son père, se posant silencieusement près de lui pour que ce dernier puisse trouver un certain apaisement.
Mais un jour, Mwanito découvre une femme dans leur village. Le monde connu devient un autre.

Je découvre la plume entêtante de Mia Couto avec un livre énigmatique, riche en apprentissage, dont la poésie est si bien ajustée qu'on ne parvient pas à sortir de sa lecture. Ce huit clos est incroyablement bien écrit, et c'est ce qui m'a le plus surprise : une qualité d'écriture sans précipitation, en douceur, en émotion.
Mwanito prend la parole à la première personne dans le livre, et nous voyons le monde de ses yeux : à la fois aveugle au monde, mais conscient de ce qui l’entoure. C'est fascinant d'ailleurs de retrouver ce paradoxe, car dans son discours, on perçoit ses doutes, mais il n'a connu que ce monde, il ne sait ce qui l'a mené ici ni ce qui a pu arriver à sa mère dont son père refuse de parler.
Les personnages sont poignants. Le père, Silvestre Vitalicio est un homme que le mot folie est faible à résumer tellement la complexité de ses actes est importante. Il gère Jesusalem comme un despote, un roi fou qui érige ses propres lois et sa propre histoire.
Chaque personnage est dressé dans sa souffrance, dans ses doutes, et chacun porte une cicatrice en lui. Ces dernières, que l'on découvre progressivement vers la fin du livre, laissent un goût âpre.

Silvestre Vitalicio éloigne la réalité, si bien qu'il se construit une réalité alternative dans un monde qui serait en décomposition. Il isole autant ses proches que lui-même. Son comportement insupporte, devient grinçant, et pourtant, je ne suis pas parvenu à le détester. L'auteur en dresse un portrait si plein, si rempli d'incohérences qu'on finit par ressentir une forme de pitié. Le plus étant surtout de voir ce qu'il fait vire à ses enfants dans ce "non monde".
Le personnage le plus présent est également le plus absent : Dordalma est la maman de Ntunzi et Mwanito. Ce dernier n'en a aucun souvenir, et ceux de son frère aîné ne sont pas intacts.

L'arrivée de la femme, blanche, Marta, soulève un tumulte important : Silvestre se métamorphose et devient plus bourreau encore dans un univers qui se fragilise. Je n'ai d'ailleurs pas trouvé qu'il y avait vraiment de personnage principal. Chacun est dressé avec égalité, je n'ai pas trouvé qu'un seul manquait de substance ou de profondeur. Même les personnages plus discret comme Nonci. 

Mia Couto nous invite au voyage, à poursuivre notre lecture sans avoir l'impression de devenir voyeur de ces souffrances et incompréhension. La qualité de son écriture donne au livre une aura plus intense : je me suis laissée embarquer sans avoir envie de quitter Mwanito, mais en même temps, j'avais envie de rentrer dans le livre et lui dire "ouvre les yeux", et pourtant, il les avait bien plus ouvert que moi...

Pour finir, je parlerai de la qualité de l'édition de ce livre : la couverture, dans un ton beige clair présente ce magnifique zèbre dessiné par ses zébrures noires. La mise en page interne met élégamment en valeur les poèmes de Sophia de Mello Breyner Andersen.


En bref : 


Une lecture énigmatique permettant un voyage intérieur sur les effets d'événements forts sur nos vies. Une lecture douce, travaillée, empêchant le lecteur de refermer le livre. Une lecture qui laisse un goût d'ailleurs. Un conte, un ailleurs !











lundi 16 mai 2016

"Le dédale du passé" - James Scudamore


Le dédale du passé

Merci à NetGalley et aux éditions Stock de cette opportunité de découvrir ce livre.
​De James Scudamore, édition Stock, avril 2016, Roman, Drame.

Résumé :

Jasper Scriven habite Wreaking, un hôpital psychiatrique désaffecté sur la côte sud de l'Angleterre. Il erre dans les bâtiments vides dont il cherche à capturer les souvenirs et les consigne sur des feuilles volantes qu'il envoie chaque semaine à sa fille Cleo.
Cleo est monteuse pour une chaîne d'informations à Londres, l'actualité est sa matière, un présent envahissant qui la maintient à l'écart des traumas et des démons du passé.
A quelques pas pourtant, chaque soir, Roland, un géant au grand cœur et ami d'enfance, la surveille.
Ces héros solitaires sont liés par un terrible accident qui s'est joué il y a bien longtemps dans l'enceinte de Wreaking, un drame qui les hante et dont ils cherchent à se libérer. Mais pour cela, il leur faut regarder le passé en face.
Une histoire d'amour et de folie ordinaire, glaçante et envoûtante.

Mon avis :

Jasper Scriven vit dans le Sud de l’Angleterre dans un hôpital psychiatrique désaffecté qu’il a acheté avec le projet de le transformer en une école privée avec l’une de ses compagnes. Il a une fille, Cléo, dont on apprend très vite qu’elle possède un œil de verre, vestige d’un accident passé. Elle travaille comme monteuse vidéo, mettant en forme les images de catastrophes naturelles ou de faits divers. Pour sa sécurité, Roland, un ami d’enfance, veille sur elle du coin d’une rue face à son appartement, se faisant discret et ne cherchant pas à faire partie de sa vie actuelle. Son allure d’homme à muscles lui vaut un travail « à côté de la loi » auprès de Victor, le demi-frère de son ami Oliver : cambriolages et intimidations sont lot quotidien. Ce dernier est un être déchiré, complexe, vrai dans ces errances et dans sa rage.

Le livre explore les vies de ces personnages, leurs obsessions, entre un père obnubilé par l’hôpital et ses errements à l’intérieur de ses murs, Cléo, qui nous explique la construction de sa vie, ses choix. Roland quant à lui est un personnage complexe dès son enfance, et sa retenue dans son comportement a davantage attiré mon attention, ainsi que cette capacité à la culpabilité.
Ce livre est un dédale, un labyrinthe. Nous cherchons notre chemin aux travers de l’histoire, tentant vainement de raccrocher les indices que l’auteur nous laisse pour répondre à nos interrogations. James Scudamore pose les bases d’un questionnement permanent sur la psychologie des personnages. Complexes, meurtris et habités par des angoisses et obsessions diverses, il dresse des portraits attachant : qu’arrivent ils à ces personnages ? Dans la première partie du livre, l’auteur nous les présente tels qu’ils sont, tels qu’ils évoluent dans leur quotidien. Les questions abondent : pourquoi réagissent-ils ainsi ? Pourquoi père et fille ont-ils une telle relation ? On se perd également dans les témoignages recueillis par le père sur les anciens patients de Wreacking, et on s’interroge sur les raisons des hospitalisations. On s’étonne également de découvrir ce qu’était l’hôpital psychiatrique avant. On ne peut s'empêcher de faire le parallèle entre l'architecture de l'hôpital et les vies de ces personnages : brisées, cabossées en tout sens, gardant en elles les stigmates du passé.

Dans la seconde partie du livre, on se trouve plongé dans la jeunesse de Cléo, Roland et Oliver. Leur relation est expliquée et de nombreuses questions surgissent auxquelles nous aurons des réponses dans la troisième et la quatrième partie.

L’hôpital, Wreacking, est, au-delà de porter en lui les réponses à diverses questions, est un personnage à part entière de l’histoire. Ceux-ci évoluent à l’intérieur pour diverses raisons : reconstruction, aménagement, terrain de « jeux ». C’est également un endroit dépeint par ces facettes cabossées, cassées, en ruine. Le parallèle avec l’état des personnages est facile : Jasper Scriven a une maladie pulmonaire, nombreuses sont les pages où nous lisons les symptômes de celle-ci, agissant sur son quotidien, diminuant ses forces et ses capacités. Cléo, dont l’œil de verre est une cicatrice de son passé. Roland, torturé par la culpabilité. Oliver, dont le caractère vif lui vaut plus d’une fois des problèmes.
Les personnages, comme je l’ai déjà souligné, sont dépeints dans leurs plus petites imperfectionsRien n’est caché au lecteur, des addictions, aux erreurs en passant par les frustrations. Et c’est qu’on aime y lire : des vies portant des blessures.

Le passé lie les personnages : leur point commun reste Wreacking. L’auteur crée beaucoup de frustration chez ses lecteurs dès le début du livre, livrant en compte goutte les réponses face à des questions toujours plus nombreuses : comment Cléo a-t-elle perdu son œil ? Quelle était sa relation avec ses amis durant l’adolescence ? Quelle est la relation entre le père et la fille ?
Les réponses, distillées avec calme et sans précipitation, sont fragiles, bouleversantes. Il y a une distance entre les faits et la réaction des personnages qui choque, perturbe. Mais progressivement, tout se dévoile, et la toile est achevée. Le lieu commun de ces personnages, cet hôpital psychiatrique en ruine donne voix aux personnages et le lecteur parvient à retrouver son chemin dans sa lecture : il est repu et sa frustration apaisée en fermant le livre. Malgré tout, on ne ressort pas indemne de ce livre, et on y pense encore celui-ci fermé : on a aimé s’y perdre, et on est bouleversé par la profondeur et l’intensité de ses émotions.

En bref :

Une lecture qui bouleverse et interroge. On n'arrive pas à lâcher le livre non par voyeurisme, mais par besoin de comprendre comment ils en sont arrivé là. Un livre à lire!

dimanche 17 avril 2016

"Ta façon d'être au monde" - Camille Anseaume


Ta façon d'être au monde

De Camille Anseaume, aux éditions Kero, Roman, Drame, 2016

Résumé :

Elles sont amies d’enfance. L’une est inquiète, rêveuse, introvertie ; l’autre est souriante, joyeuse, lumineuse. Ensemble, elles grandissent, découvrent la vie, l’amour. Jusqu’à ce qu’un drame bouleverse le monde qu’elles se sont bâti... Un roman poignant sur l’amitié, le deuil, et sur ce point de bascule irréversible qui sonne la fin de l’insouciance.

Mon avis :

« Elle » est une jeune fille qui vit dans un monde qu'elle ne perçoit pas forcément comme les autres. Elle se sent « différente », malgré son entourage, malgré les plaisirs de la vie. « Elle » est souvent inquiète de son monde, de ne pas faire les choses bien, de ne pas être à la hauteur. Très jeune, une certaine culpabilité s’est emparée d’elle sans plus la quitter. Se sentant comme responsable de quelque chose, sans savoir ce que c’était.

« Tu », c’est celle qui devient son amie, celle avec qui elle va évoluer, jouer, changer. « Tu », comme « Elle », n’a pas de nom. Progressivement, leur amitié évolue, devient plus forte, et « Tu » deviens le modèle qu’« Elle » aimerait suivre. « Tu » est belle, fière, a confiance en elle et au monde.
Ta façon d’être au monde raconte l’amitié qui naît de ces personnages. Naît de ce choix une impression d’immuabilité, mais également d’intemporalité. Elles sont toutes deux différentes, l’une plus introvertie que l’autre, cherchant à devenir son modèle, sa référence dans ce monde qu’elle n’arrive pas toujours à comprendre ou à maîtriser. Elles grandissent, et cette amitié se transforme. Leur complicité s’épanouit, jusqu’au groupe d’amis qu’ils vont former plus tard. Ces liens qui se tissent et se renforcent avec le temps.

Ce livre est différent dans le style que le précédent livre de Camille Anseaume. On retrouve toute sa sensibilité, sa pudeur et son tact, mais on plonge dans un univers mélancolique. Il y a même un certain malaise qui s’installe au début de la lecture, dû au choix de parler des personnages en « elle » et « tu », choisissant de ne pas révéler leur identité. On avance dans leur monde, on les suit, on les regarde, comme un voyeurisme choisi.
Cette mise à distance de l’identité n’empêche pas à l’auteur de dresser de façon complexe les sentiments des personnages : sans tournures alambiquées, ces sentiments sont très terre-à-terre et n’empêchent pas le lecteur de les imaginer évoluer : une souffrance caractérise « elle », qui devient, dans la seconde partie du récit « Je ». Celle-ci est masquée aux regards des autres, et le personnage tente de mouler sa vie à celle de « Tu » pour maintenir son équilibre de vie, parfois précaire. « Elle » est si peu sur d’elle qu’à certains moments, on aimerait lui dire de se réveiller et de voir le monde sous un angle différent.
Dans leur groupe d’amis, une fois devenu jeunes adultes, elles évoluent, l’une face à l’autre, « Elle » faisant toujours de « Tu » son modèle et sa référence. Jusqu’au drame qui vient bouleverser le groupe et le couple d’amies. Camille Anseaume ne laisse pas son lecteur de côté et l’entraine avec ce groupe, avec douceur et poésie face à la perte.
Un frisson d’enfermement, dans l’univers d’ « Elle ».
Comme indiqué plus haut, on retrouve dans ce livre le charme de l’écriture de Camille Anseaume : sans précipitation, elle dresse un portrait humain, avec ses travers, sans essayer de « mentir » à son lecteur : la réalité, c’est aussi cela : des vies déchirées, mornes et tristes. Mais pour cette histoire, le rythme est lent, monotone : sans timbre ni musicalité, on est directement plongé dans la tête d’ « Elle » pour qui le monde n’est teinté que de nuances de gris. C’est ce qui m’a le plus perturbé durant la lecture, cette impression d’être sur un bateau, sans vent pour souffler dans les voiles.
En second lieu, il y a cette atmosphère d’enfermement, de huit clos. Malgré l’entourage qui revient de façon régulière, on est toujours face aux deux personnages, à leurs choix ou à leurs indécisions.
Le rythme lent et la sensation d’enfermement ne m’avaient pas préparée à la fin qui est venue comme une bourrasque en plein visage. Rien que pour cela, j’ai pris un plaisir incroyable à m’être fait balader d’une sensation à l’autre, m’obligeant à relire les dernières pages pour être sur de ne pas être passée à côté de quelque chose.
L’insouciance de la jeunesse est précise et permet aux enfants de s’épanouir, de grandir, protégés par leur famille, leur monde imaginaire parfois lors des jeux. Une fois adulte, les tourments et douleurs que l’on peut ressentir sont nombreux et les difficultés que nous devront surmonter bien davantage. Mais lorsque glisse dès la prime enfance ces sensations d’être incomplet, incompris, grandir devient un obstacle à lui seul. C’est un peu cette « morale » que je retiens de ce livre, dont je regrette le rythme, mais que je pardonne en fermant ses pages.

En bref :

A lire, à découvrir et s'émouvoir, sans s'arrêter au rythme du tète. Une façon poignante de nous rappeler le précieux de la vie.

Citation :
« C’est l’heure du départ, la fin de l’été. Il faut rentrer. Dans la chambre, je reste transie, incapable de bouger. C’est l’angoisse et les regrets qui me paralysent. Je comprends que je n’ai pas pris le temps de défaire mes valises, ni même de regarder à la fenêtre. Maintenant que je réalise qu’on y voit la mer, il est temps de m’y arracher. Le séjour est passé sans moi. J’étais là, et je ne le savais pas. J’en conçois aujourd’hui une tristesse et une culpabilité infinies, sans commune mesure avec les faits. Tu connais ce rêve étrange que je t’ai souvent décrit. Il m’a hantée chaque nuit pendant des années. Et puis un jour je ne l’ai plus fait. Ce jour-là, j’ai compris que l’été avait duré vingt-six ans. » (Sur la 4ème de couverture). 

mercredi 29 juillet 2015

"Après la vague" - Orianne Charpentier

Après la vague

De Orianne Charpentier, édition France Loisir, 2015, Drame, Roman
Résumé :
Il fait beau, ce jour-là, à la terrasse de l'hôtel. La famille est attablée. On discute d'un temple à visiter. Mais avec cette mer turquoise... Maxime n'a aucune envie de bouger. Il va rester ici, tranquille, à profiter de la plage avec Jade, sa sœur jumelle. Quelques minutes plus tard, une vague apparaît. Une vague qui n'en finit pas de grossir. Une vague qui engloutit tout. Dans leur course folle, Jade lâche la main de son frère. Pour Max, il n' y a plus de mots. Plus de larmes. Plus de présent. Plus d'avenir. Pourra-t-il survivre à ce drame ?
Mon avis :
L'adolescence. est un moment à la fois perturbant et attendu : passage obligé pour atteindre l'âge adulte, c'est une période jalonnée de doute, de questions et d'incompréhension.
Maxime a 16 ans et passe des vacances avec sa sœur jumelle Jade, son frère et ses parents en Thaïlande. Choisissant de lézarder au soleil, il refuse l'invitation de ses parents pour aller visiter un temple avec eux. Sa sœur décide de rester avec lui. Cette décision est la première qui va le hanter. Ce jour là, alerté par sa sœur, il découvre avec effroi la vague arriver. Le Tsunami déferle sur les côtes, emportant tout sur son passage, des maisons aux voitures, en passant par la végétation et la vie, dont celle de Jade.
Maxime ressort de cette épreuve blessé, meurtri, physiquement et au plus profond de son être. C'est alors que débute pour lui une longue épreuve : se reconstruire. Mais pour y parvenir, il doit accepter, comprendre, se pardonner. Il va faire des rencontres diverses, lui apportant un élément en plus à sa reconstruction. Il écoutera, essayera de comprendre.
L'immersion dans le livre est facilité par la première personne tout au long du récit. A la fois puissant et sensible, il traite du deuil de façon pertinente, sans entrer dans un profond pathos, sans balayer les sombres pensées de la dépression. L'écriture facilite le texte car elle répond à ce besoin de ne pas se noyer dans la douleur : la situation vécue est assez pénible à vivre sans avoir à la définir davantage : l'évoquer suffit à ressentir l'horreur.
Les relations familiales sont ici évoquées mais sans approfondissement : Maxime passe par différentes phases du deuil, et sa vie de famille n'en est que plus bouleversée. Cependant, il manque dans le livres la vision de la famille. Racontée à la première personne, le livre nous montre uniquement la vision de l'adolescent.
Mais cela n'est pas gênant à la lecture et provoque une frustration utile au lecteur : l'horreur, c'est aussi de ne pas comprendre une situation, de l'ignorer, de l'éviter même... Ces zones de blancs, au début perturbants, je les ai facilement accepté à la fin du livre, car je n'en avais pas besoin pour comprendre et ressentir la peine et la tristesse de Maxime.
Nous sommes tous différents face à un drame et la perte tragique d'un être cher. Ce genre de livre témoignage permet de se souvenir des épreuves, des atrocités vécues et surtout que cela n'arrive pas qu'aux autres.
Une lecture facile par son écriture, qui correspondra bien aux adolescents, mais aussi aux adultes, car l'horreur de ce drame n'est que le reflet d'une réalité.
En bref :
Un témoignage vibrant sur les difficultés de faire le deuil et l'horreur du Tsunami. LA terre, ne l'oublions pas a cette force en elle dévastatrice...

mardi 14 avril 2015

"Ailleurs" - De Julia Leigh



Ailleurs



De Julia Leigh, Edition Christian Bourgois Editeur, 2008
Résumé:
Quittant l'Australie avec ses deux enfants, Olivia se réfugie en France dans la demeure familiale où elle a grandi. Après des années d'absence, elle y retrouve sa mère et son frère, de retour avec sa femme. Dans cet univers fragile, riche en émotions, chacun tente de tenir bon tandis qu'un tragique secret les rapproche sans cesse d'une possible rupture...
Mon avis :
C'est un roman bref, court, intense. L'atmosphère est pesante car nous débarquons comme la femme et ses enfants vers cet "ailleurs". Il y a tout pour faire de ce roman quelque chose d'accrocheur, mais.... C'est inabouti, trop de blancs dans les histoires.
On arrive donc dans une propriété avec "la femme" que l'auteur nommera à chaque fois ainsi, la dépersonnalisant complètement surtout au vu de ce qu'elle a vécu qui est dit à demi mot. Je trouve cela déshumanisant. Elle est avec ses enfants, et rejoint la demeure familiale. Il y a son drame, et en parallèle, le drame que va vivre son frère qui arrive quelques temps après elle avec son épouse.
Les personnages sont décrit de par leur sentiments : on trouve des enfants enjoués mais inconscients des dangers, une femme taciturne, éprouvée, un homme qui sert de bâton sur lequel on s'appuie pour avancer, une femme qui est murée dans son silence et sa souffrance... On les imagine mais de façon flous.
Les épreuves qu'ils traversent sont teintés d'angoisse, de difficulté. Mais en même temps, j'ai l'impression que l'auteur a voulu dépeindre ainsi les événements. Cela leur donnent davantage de profondeur, mais laisse un gout d'inachevé qui pour moi est difficile à combler.
L'écriture est libre, sans finesse et sans poésie. Très mélancolique, elle est accrochante et garde le lecteur en alerte dans une atmosphère parfois voyeuriste. On ressent beaucoup d'empathie, mais celle ci est freinée par le manque d'informations.
J'aurais aimé qu'on aille plus loin, que l'auteur décortique les événements, explique le passé de ses personnages. Nous suivons simplement une tranche de vie, j'aime beaucoup cela en règle générale. Mais les thèmes abordés sont tellement poignants et importants qu'on se dresse face à un mur : il est impossible d'y grimper car nous n'avons pas de cordages. Nous avançons en terrain aveugle. Cela peut beaucoup plaire, et cette ambiance noire est l'une que je préfère pour m'immerger dans une histoire. Mais ce développement si court je ne m'y suis pas faite.
Dans la réalité, nous arpentons les vies de nos proches et de nos connaissances, sans connaître tout de leurs vies et des contraintes qu'ils rencontrent. Est ce le message de l'auteur?
En bref :
Inabouti, l'histoire était prometteuse. Bonne lecture, mais on sent tellement son potentiel, qu'on aurait aimé que le livre soit différent.

dimanche 29 mars 2015

"Sukkwan Island" - Didier Vann




De Didier Vann, aux éditions Folio, pollar.
Résumé:

Une île sauvage du Sud de l’Alaska, accessible uniquement par bateau ou par hydravion, tout en forêts humides et montagnes escarpées. C’est dans ce décor que Jim décide d’emmener son fils de treize ans pour y vivre dans une cabane isolée, une année durant. Après une succession d’échecs personnels, il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal. La rigueur de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer ce séjour en cauchemar...

Mon avis :

    En fermant le livre : "Non ce n'est pas possible... Quoi ? Mais c'est que... Enfin...!!!!"
Eh bien, oui, à la dernière phrase, j'ai pu reprendre mon souffle, car ce livre m'a tenu en haleine comme rarement un livre ne l'a fait.

    Une écriture réfléchie, un vocabulaire riche et foisonnant, des idées et sensations clairement exprimés et clairement ressentis. L’effet est là, on est sous la couette et on arrive plus à se réchauffer.

    On se retrouve avec Jim et Roy, sur l'île de Sukkwan. L'auteur dresse déjà le décor de ce huit clos entre Jim, le père, et Roy, le fils : de grands espaces, une nature et un décor glaçant pour un huit clos suffocant. La nature, froide, sauvage, vierge, n'est pas un élément hostile au duo, mais au contraire leur permet de survivre. Le séjour quant à lui est souhaité par le père, qui a acheté une petite cabane, et souhaitait emmener son fils pour vivre un an avec lui, et survivre à l'hiver. C'est même au début une obsession. Cela s'avère étouffant, épuisant : les terres glacées sont difficiles à apprivoiser. Mais à l'épuisement physique s'ajoute l'épuisement psychologique : le père se confie à son fils, 13 ans qui acquiert de la maturité au fil des pages.

    Mais l'histoire, dérangeante, est difficile à dépeindre sans faire de spoil,. Ces événements tragiques vont se succéder et nous amène sur le terrain du voyeurisme : on aimerait reposer le livre, on voit ces scènes qui se succèdent, tantôt brèves, tantôt soutenues. Mais la lecture est addictive et empêche le lecteur de quitter le trou de serrure devant lequel il s'est placé.

    On passe par différent ressenti tout au long du livre : énervement, compassion, questionnement malgré un début difficile. La solitude, l'enfermement sont ici très prégnants et éprouve le lecteur qui se retrouve comme transporté en acteur d'une scène à laquelle il ne pourra rien changer malgré l'envie de le faire.
Je n'ai pas lu les précédents livres de David Vann, mais j'avoue que celui-ci me donne une envie impérieuse de poursuivre la découverte.

    Le gros reproche ? Une lecture sans ponctuation de dialogue qui m'a par moment désarçonné quant à la prise de parole. On s'y fait progressivement, mais cela m'a empêché de me mettre de suite dedans.
    Un livre à lire, mais pas pour tout public : les thèmes abordés sont par moment choquants et dérangeants, et posent question quant à notre propre relation avec les membres de notre famille et nos comportements : les non dits et les actes manqués, mais aussi la profondeur des relations humaines.

En bref :

Excellent !