dimanche 18 mars 2018

"La vie en gris et rose" - Takeshi Kitano


De Takeshi Kitano, aux éditions Picquier poche, 2018, Autobiographie, Japon, Récit.

Résumé :


Takeshi Kitano. Le réalisateur de Sonatine, Hana-bi et Kikujiro, raconte son enfance dans le Japon d'après-guerre. Une enfance en gris et rose, aux couleurs que son père, peintre en bâtiment, essayait sur la porte de la maison avant d'en couvrir les murs de ses clients. Kitano raconte les jouets, les objets, les fêtes, les rencontres de son enfance et ressuscite toute une époque dans un inventaire à la Pérec qui célèbre l'amitié et les jeux des gosses de pauvres, quand l'imagination et l'invention remplaçaient l'argent. Si c'est bien l'enfance qui détermine notre sensibilité d'adulte. Alors la sienne a aussi les couleurs de son gobelet de cantine en bakélite rouge, des caramels aux prunes, des toupies beigoma à peine plus grosses que le pouce, des cerfs-volants ornés de guerriers du kabuki, de la chasse aux libellules, de son père brutal et ivrogne et de sa mère qui se battait en vain pour que son fils travaille en classe, alors que lui n'aurait jamais arrêté de jouer...

Mon avis :

    J'ai découvert Takeshi Kitano avec des films comme "Zatoichi", "Sonatine" ou encore "Battle Royal". Ces films sont de superbes expériences cinématographiques que je ne peux que conseiller, par un acteur et réalisateur japonais de légende ! J'ai un attrait particulier pour les films japonais dont certains, comme "Hanezu", transportent dans une expérience contemplative. J'aime le Japon, sa culture et sa capacité à allier la tradition à la modernité. J'ai été ravie de découvrir ce livre, une autobiographie centrée sur l'enfance de Takeshi Kitano.

    Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Japon lui aussi se reconstruit. Au-delà de la vision "propre sur soi" de ce pays, nous découvrons une famille totalement dysfonctionnelle : un père alcoolique et violent préférant dépenser l'argent de son travail dans les bars, une mère autoritaire qui n'hésite pas non plus à lever la main sur son fils. Loin des codes de bonnes conduites, l'auteur nous présente sa famille sans voile ni artifice, égrenant ses souvenirs aussi douloureux soient-ils. Ils vivent dans la pauvreté, ce qui ne permet pas au jeune Takeshi de partager certains jeux trop onéreux avec ses camarades d'école. Une enfance bien malheureuse. Cette histoire est aussi l'imagination débordante des enfants qui pouvaient s'occuper avec trois fois rien, les espoirs d'une mère forçant ses enfants à étudier pour se sortir de ce quotidien miséreux.

    Le plus frappant dans ce texte court, c'est le style : j'ai lu ce livre avec la voix de l'acteur en tête comme s'il me racontait son histoire. C'est une force, car le lecteur est partie prenante de ce que lui confie l'auteur. Il n'y pas d'effet d'exagération : c'est une simple description de ce qu'il a vécu dans son enfance dans une famille pauvre dans un Japon post Seconde Guerre mondiale. Il n'y a pas de jugement de ce passé, il n'accable pas ses parents et sans les excuser, donne des éléments de compréhension : l'illettrisme, le changement de travail de son père... Ce ton peut même sembler perturbant, car il y a aussi un peu de malice de la part de l'auteur, mettant à distance ces sombres années. 


    Durant cette époque, qui longe son enfance et sa préadolescence, Takeshi Kitano évoque les nombreux jeux auxquels il jouait avec ses copains : des jeux simples, la toupie qui m'a beaucoup marqué, le lecteur comprendra. Il met en parallèle cette façon simple de s'occuper et tout ce qui est mit à disposition aujourd'hui dans une société où on peut tout trouver tout de suite... Que l'on délaisse aussitôt débuté pour passer à autre chose.
    Il y a beaucoup de tendresse dans ce livre. jusque dans la description du travail de peintre en bâtiment de son père qui testait des mélanges de couleur sur la porte de leur maison. Sans chercher à se faire plaindre, il évoque surtout son âme d'enfant. "Je voudrais préserver indéfiniment ma sensibilité d'enfant." Sans compter toutes ces privations : ce que certains copains avaient que lui ne pouvait qu'espérer... Mais il retient surtout cette belle amitié qu'il partageait avec eux qui, comme lui, n'avait rien.

En bref :


Un récit autobiographique qui nous plonge aux côtés d'une famille japonaise pauvre au sortir de la Seconde Guerre mondiale. De la tendresse, une enfance marquée par les coups et les privations, dont l'auteur apporte un beau témoignage.

"La nuit avec ma femme" - Samuel Benchetrit


De Samuel Benchetrit, chez Plon, 2016, Amour, Témoignage, Deuil.

Résumé :

Un homme ouvre son cœur à sa femme disparue sous les coups d'un autre, venue le visiter le temps d'une nuit. Un voyage intérieur poétique, âpre et intime.

" J'ai passé plus de temps que toi sur cette Terre. Et notre différence, c'est que moi, je t'ai perdue. C'est parce que j'ai continué à vivre que je le sais. J'ai voulu être seul souvent pour être avec toi. Il faut bien donner son temps aux amours invisibles. S'en occuper un peu. Encore maintenant je me demande comment tu vas. Ce que tu fais. Je cherche de tes nouvelles. J'invoque la colère pour que tu la calmes. Quelques rires où tu me rejoindrais. Et le soleil a changé, puisqu'il manque une ombre. Mais je suis heureux. Et c'est à ton absence que je dois de le savoir. "

Mon avis :


    A l'heure où j'écris cette chronique, plusieurs mouvements pour la protection des femmes, contre toute forme de harcèlement et pour l'égalité nous font part de chiffres souvent alarmants. Ceux-ci sont communiqués par de nombreux sites et on peut se fier au site officiel : http://stop-violences-femmes.gouv.fr. Oui, les chiffres alarment. Oui, c'est choquant. Oui ça arrive dans tous les milieux socio-culturels. Non il n'y a aucune excuse. Il s'agit d'un débat important dans une société qui se veut égalitaire, en façade tout du moins. Les violences, le plus souvent ne sont pas commises par des inconnus, mais par un père, un frère, un ami, un conjoint, un ex-conjoint... Quelqu'un de connu. Les dégâts sont importants et heureusement, de nombreuses associations aident ces femmes d'un point de vue social, médical, juridique ou psychologique. Mais ces violences ne devraient pas exister...

    Samuel Benchetrit est un artiste aux multiples talents : scénariste, réalisateur, écrivain. Dans "La nuit avec ma femme", il retrace le souvenir et l'absence d'une femme ; sans donner de nom, on reconnaît les faits. Sans donner de nom, on se souvient de cette femme qui a perdu la vie sous les coups de son compagnon. Samuel Benchetrit a un enfant avec elle et le voilà qui doit lui annoncer la perte, l'absence, l'impossible douleur. Marie Trintignant décède le 1er août 2003 après un coma et un œdème cérébral provoqué par les coups portés par son compagnon Bertrand Cantat. 19 coups dont 4 au visage selon les légistes. Ce livre est un hommage à l'amour que Samuel Benchetrit et Marie Trintignant ont partagé. Et à l'après.

    Pour être parfaitement honnête, je ne savais pas de qui parlait le livre au moment où je l'ai débuté. J'ai été un peu perturbée dans un premier temps, par la façon d'écrire de l'auteur, de façon très hachée, des phrases courtes, des souvenirs mêlés, des sensations et sentiments difficiles. Nommer l'indicible, la douleur de l'absence et réussir à les partager avec une écriture puissante, une pointe de culpabilité et des sentiments toujours vivant. Progressivement, en racontant son histoire, j'ai été prise dedans, accompagnée par les mots, la chronologie des faits venant nourrir les souvenirs. J'ai très vite compris de qui il s'agissait, les circonstances de la disparition.

     L'écriture est forte, puissante, parvenant à faire ressentir au lecteur des émotions tout aussi intenses. Au travers des mots, c'est cette absence que j'ai le plus ressenti. Ce qui ne sera plus vécu, ce qui ne sera plus partagé, ce qui ne sera plus ressenti. Cet enfant si jeune à qui il faut annoncer que sa mère ne reviendra plus. L'absence. Il y a beaucoup de tristesse, l'auteur nous livre ici son cœur ouvert, une façon sans doute de donner corps à la souffrance qu'il ressent.

     Aujourd'hui encore, de nombreux articles de presse font mention de Bertrand Cantat, de son retour sur scène. Il a purgé sa peine aux yeux de la justice et de la société. Il a le droit à la réinsertion, mais l'image de cet homme sur scène a de quoi gêner... Marie ne montera plus jamais sur aucune planche ni aucun plateau de cinéma...


En bref :

Un livre émouvant, triste retraçant les derniers jours de la vie de Marie Trintignant vécu par son ex compagnon. Une ode à ce qu'ils ont partagé et l'indicible douleur de l'absence. Un livre à recommander !

lundi 12 mars 2018

"Jesse le héros" - Lawrence Millman


Merci aux éditions Sonatine et à NetGalley pour cette lecture en avant-première.

De Lawrence Millman, édition Sonatine, édition originale 1982, 15 mars 2018, Roman, Handicap, Meurtre.

Résumé :

1968, Hollinsford, New Hampshire. Élevé par son père, Jesse a toujours été un outsider au comportement inquiétant, rejeté par les autres enfants du village. Avec l’adolescence, les choses ne s’arrangent pas. On l’accuse aujourd’hui d’avoir violé une jeune fille, on le menace d’un placement en institution spécialisée. Mais tout ce qui préoccupe Jesse, ce sont les images du Viêtnam, qu’il suit obsessionnellement à la télévision, celles de cette guerre où est parti son frère Jeff, qu’il idolâtre. Lorsque celui-ci, démobilisé, revient au pays, rien ne se passe comme Jesse l’espérait. Et c’est pour notre héros le début d’une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

Entre le Holden Caulfield de L’Attrape-cœur et le Patrick Bateman d’American Psycho, Jesse est difficile à situer. Est-il la victime d’un handicap mental, d’un contexte familial perturbé, d’une société où fleurissent les images violentes, ou bien un tueur en série sans empathie, capable d’éliminer ses contemporains aussi facilement que ces rats sur lesquels il aime tirer ? Lawrence Millman nous abandonne entre ces hypothèses perturbantes, jusqu’aux dernières pages du livre et leur étonnante conclusion.

Un chef-d’œuvre du noir enfin extirpé de l’oubli.

Mon avis :

    Jesse habite avec son père à Hollinsford. Celui ci vieillit, travaille dur pour subvenir au quotidien. Jeff, le fils ainé de la famille est actuellement au Viêtnam enlisé dans un conflit meurtrier. Jesse est heureux, il va revoir son frère, son meilleur ami et ils pourront jouer ensemble et Jeff pourra lui parler des "viets" qu'il a tué. Pris d'une pulsion, il agressera une petite fille. Lors d'une visite, le révérend informera le père de Jesse qu'il serait préférable de le placer dans un institut où ses problèmes seront bien compris et pris en charge.
    Pour l'instant, il refuse attendant le retour du fils ainé, celui qui, il l'espère, aura une solution. Mais le retour en permission ne se fera pas sous les meilleurs hospices : Jeff sera informé des agissements de Jesse et s'emportera. Les jours suivant seront ponctués par les recherches d'un des amis proches qui a disparu. Jesse lui ne veut qu'une chose : la guerre, voir toutes ces images qui le fascinent à l'écran, vivre la guerre avec son frère, connaître tous les détails. Son obsession le conduira à des agissements qui ne feront qu'alimenter son imaginaire. Quant au placement en institution...

    Cette lecture est fascinante. L'écriture est fascinante. Je n'ai pourtant pas du tout accroché au style, trop vulgaire pour moi. Et pourtant, il y a quelque chose d'hypnotique à suivre les agissements de Jesse dans cette histoire. La vulgarité est bien plus présente dans les dialogues, mais le style d'écriture est particuliers, vif, direct, un langage parfois parlé et simple renvoyant directement au handicap du jeune garçon. Lorsque je dis que je n'ai pas adhéré au style, c'est qu'il m'a gêné à de nombreuses reprises, par les scènes crues qu'il décrivait. Je ne parle pas uniquement des scènes d'agression ou de meurtres ; le quotidien avec Jesse est difficile, la vie avec Jesse est difficile, les fantasmes et obsessions de Jesse sont difficiles, pour lui-même, car il ne se rend pas compte de ce qu'il dit ou fait, pour ses proches qui vivent avec lui.

    L'élément principal de ce livre est le handicap du jeune Jesse. C'est un peu le fil conducteur du récit. Il faut se rendre compte qu'à cette époque, les hôpitaux psychiatriques n'avaient rien de ressemblant avec la prise en charge actuelle. Les traitements ne sont pas les mêmes. J'avais déjà évoqué le livre de Raymond Castells "Hôpital psychiatrique" qui mettaient aussi en exergue les conditions de prise en charge des patients atteintes de troubles psychiatriques. Quelques années séparent ces deux histoires, et pourtant... L'institut proposé sonne comme une prison aux oreilles de Jesse.

    L'atmosphère du livre est tout en nuances de gris : chaque événement évoque la personnalité de Jesse. Le lecteur n'est pas emmené par la main pour découvrir son histoire : il plonge dedans aidé par la plume de l'auteur. Il y a beaucoup de violence dans ce livre, mais aussi beaucoup de tristesse, le père se sent souvent désemparé par le comportement de son fils.
    La guerre du Viêtnam est un fil conducteur tout aussi important du livre et le titre du livre est amené par toute l'imagination obsessionnelle et malsaine de Jesse. Cette litanie est dérangeante, les propos de Jesse le sont tout autant. J'ai apprécié le comportement de Jeff, même si ce n'est pas le personnage sur lequel l'auteur s'attarde le plus : on se rend compte des séquelles que laisse la guerre aux paroles qu'il prononce en voulant répondre à Jesse sur ce qu'il a fait là-bas.

    La seconde moitié du livre, je ne souhaite pas trop l'aborder, car se serait en dévoiler beaucoup de l'histoire. Le chemin que le personnage cherche pour aller au Viêtnam sera jonché de corps, d'agressions, d'une personnalité limite et obsessionnelle. C'est la partie que j'ai préférée : on rentre davantage dans la psychologie de Jesse. On a appris à le connaître dans la première moitié et sur la seconde, on l'accompagne dans ses agissements. Ce qui est fascinant dans cette seconde partie, c'est la forme qu'a pris son obsession
    À la fin, j'ai eu l'impression que Lawrence Millman laissait en suspension une seule question : et vous, qu'auriez vous choisit de faire ?

En bref :

Malgré un style avec lequel je n'ai pas eu d'affinité, le comportement de Jesse a été à la fois effrayant et fascinant à observer. Une réflexion sur la prise en charge des personnes en situation de handicap à cette époque. Un chef d'œuvre du noir sans aucun doute !